La condition
de la femme en RDC
FEMMES
ENCHAINEES
- Qu'est ce qu'une femme ?
- C'est un être qui ressemble à; un homme mais qui
réfléchit toujours
comme un enfant. Toute femme a quatorze ans, dit-on.
- Un être égal à l'hommee ?
- Jamais ! On l'aime parce que comme un arbrre, elle peut donner des
fruits, c'est-à-dire des enfants. Et comme un arbre, sous son
ombre,
on peut se reposer, elle peut vous procurer du plaisir.
Voilà la conversation que j'ai eue un jour avec un homme
à la clôture
d'une conférence. Et à partir de ce jour, j'ai compris
que les
femmes, non seulement en RDCongo, mon pays, mais dans beaucoup de
pays du tiers monde, étaient enchaînées.
Enchaînées par les coutumes,
enchaînées par les hommes, enchaînées
même par leur propre peur de se
libérer, d'oser.
La femme congolaise rencontre des problèmes partout où
elle passe.
D'abord dans sa famille, puis dans son mariage, ensuite dans son
travail ou dans le milieu scolaire. Enfin, elle est laissée pour
compte en politique. Parlons de quelques problèmes que la femme
rencontre dans son mariage en illustrant ces propos avec certains cas
réels, vécus.
La lutte individuelle et collective des femmes est décisive dans
le
processus d'émancipation. En RDC, on a parlé pendant
longtemps d'une
certaine émancipation de la femme qui était l'initiative
des hommes.
Or, quand une personne prétend vous affranchir, vous lui
êtes
redevable. Elle devient, pour ainsi dire, votre sauveur, votre
libérateur. Et puisqu'elle vous a libéré et que
vous lui devez tout,
elle ne peut vous donner que ce qu'elle juge bon vous convenir et non
ce que vous méritez. Ainsi le rôle que doit jouer la femme
dans la
communauté en vue d'influencer l'évolution des mœurs se
trouve
anéanti. En cherchant elle-même à
s'émanciper la femme veut aller au-
delà des certains tabous, renverser les préjugés
et démontrer qu'en
tant que personne humaine ayant les mêmes droits et les
mêmes
aptitudes que les hommes, elle est à même de grandes
réalisations.
Les hommes devraient se surpasser et surmonter certains complexes
dont celui de supériorité absolue. Il n'y a pas
très longtemps, cela
se fait encore dans certains milieux, la femme ne pouvait pas manger
à table avec son mari. Elle prenait son repas à
même le sol avec ses
enfants. Et souvent quand l'homme savoure un copieux repas, la femme,
elle, mange quelque chose qui n'a de nourriture que le nom. L'homme
à
table, la femme à même le sol. Cette pratique était
courante dans
beaucoup de villages et s'est transplantée dans nos villes.
Cette
illustration montre déjà l'inégalité de
pouvoir qui existait et qui
continue d'exister entre les deux sexes. Celui qui mange à
table,
n'acceptera jamais de descendre pour manger à même le sol
avec sa
compagne parce que celle-ci lui est inférieure. Bien qu'on aime
son
chien, sa nourriture lui est servie sur le pavé. Bien qu'on aime
son
chimpanzé, on n'acceptera pas qu'il prenne sa douche dans la
baignoire. L'illustration de l'homme à table, la femme à
même le sol
a créé un complexe de supériorité dans
l'esprit des hommes. C'est
pourquoi, même si aujourd'hui, il y a des maris qui acceptent de
manger à table avec leurs femmes, dans leurs têtes, ils la
voient
toujours mangeant à même le sol. Il leur sera difficile de
traiter
d'égal à égal avec elle. Ils ont quitté le
village, mais le village
n'a pas quitté leur tête ! Et lorsqu'il s'agit de la
tradition, le
législateur congolais même s'y réfère.
Dans l'exposé des motifs du code de la famille, il dit "
conformément
à la mentalité traditionnelle, il est prévu que
pour accomplir un
acte juridique, la femme mariée doit avoir été
autorisée par son
mari ". Qu'est ce que le législateur entend par mentalité
traditionnelle ? Le village. L'homme à table, la femme à
même le sol.
La femme est tellement déconsidérée dans la
société qu'un jour un
homme me dit : " Vous plaidez la cause des femmes ; alors enlevez
votre robe ". " Enlever ma robe, mais pourquoi ? ". Il me dit sur un
ton très sérieux que pour plaider sa cause, un avocat
porte une robe
(la toge), et pour plaider la sienne, la femme devrait enlever sa
robe. Car, me dit-il, la femme vaut ce que vaut son physique. Combien
des femmes ont-elles un jour enlevé leur robe pour plaider leur
cause ? A combien a-t-on fait enlever leur robe de force pour voir si
elles savaient plaider la leur ? La femme est
déconsidérée, tellement
déconsidérée qu'on a fini par lui donner un prix.
Femmes choyées et
aimées : femmes rabaissées et chosifiées !
Qu'est ce qui doit avoir créé ce que j'appelle le
complexe de l'homme
à table, la femme a même le sol ? Il y a entre autres, une
mauvaise
interprétation de l'institution de la dot. L'homme en versant la
dot,
qui est constituée des biens de valeur et de l'argent, à
sa belle-
famille se considère alors le " propriétaire " de sa
dulcinée. La
femme ne devenant qu'un bien qu'on ait acheté, elle ne peut lui
être
égale. Aujourd'hui, on retrouve très souvent dans la
bouche de
beaucoup d'hommes des propos du genre : " Que veux-tu dire ? Je t'ai
épousée avec mon argent ". Ce qui voudrait dire en
d'autres
termes : " je t'ai achetée ". Ayant été
achetée, elle se retrouve
pieds et poings liés. Les femmes ne devraient plus continuer
à être
déconsidérées. La discrimination les amoindrit,
les chosifie, ne met
qu'une infime marge entre elles et l'esclave. L'esclave, dans nos
villages n'avait pas de droits, il ne pouvait pas participer à
la vie
politique, économique, sociale… l'esclave avait un prix. Est-ce
que
le prix d'une femme congolaise c'est la dot ? Cette dot qu'elle prend
avec amour des mains de son futur époux pour la remettre
à ses
parents ? Cette dot est aujourd'hui indexée en monnaies fortes,
dollars ou euros. Et qui sait, si demain, la dot des femmes
congolaises ne sera pas cotée au marché des bourses
tellement que sa
montée en valeur est sans cesse croissante.
Puisque l'homme n'acceptera pas d'aller manger à même le
sol avec sa
femme, il appartient donc à celle-ci de faire un effort pour le
rejoindre à table non seulement pour manger ensemble mais aussi
pour
tabler, traiter d'égal à égal parce que tous les
humains naissent
égaux en droit et en dignité. La femme, comme le disait
Aragon, est
l'avenir de l'homme. Et comme avenir de l'homme, elle doit
revendiquer sa place et voir sa personne respectée. Mais cette
démarche est aussi délicate du fait que la femme s'est
résignée à se
contenter de sa situation.
Qu'est ce qu'elle ne subit pas ?
En RDC, la femme mariée est très limitée du point
de vue du droit.
Elle ne peut poser aucun acte sans l'autorisation préalable de
son
mari. Pour acheter un passeport, il m'a fallu obtenir l'autorisation
maritale. Quand je quittais mon pays pour la Zambie, au poste
frontalier de Kasumbalesa, l'agent de l'immigration m'exigea
l'autorisation maritale. Comme je ne l'avais pas, mon mari fut
contacté par téléphone pour assurer qu'il
était au courant de mon
voyage. Les hommes ne pourront jamais se défaire eux-mêmes
de cette
idée qu'une femme " est inférieure " et que les actes,
avant le
mariage, sont censurés par ses parents et, pendant le mariage,
le
sont par son mari. La femme passe ainsi de la tutelle parentale
à la
tutelle maritale. Et quand elle n'est pas encore mariée, la
femme est
considérée, à tort, comme une prostituée.
Du point de vue familial, doit-on continuer indéfiniment
à négliger
la capacité de la femme à subvenir aux charges du
ménage ? Dans la
RDC d'aujourd'hui, la définition traditionnelle des rôles
est
profondément remise en cause. Près de 60% des
ménages vivent grâce
aux petits commerces des femmes et dans 20%, les femmes contribuent
à
parts égales aux charges du ménage avec les hommes. Cette
situation
ne les a pas pour autant affranchies parce que pour bon nombre
d'entre elles, les fonds de démarrage de leurs petits commerces,
ont
été donnés par leurs maris. Ce qui les rend encore
plus enchaînées
qu'avant. La jalousie amène régulièrement les
hommes à tabasser leurs
femmes comme des forçats. Qui les inquiétera ? Ce sont
eux qui font
la loi !
La femme doit accepter d'avaler les déclarations de son mari
comme
des paroles d'évangile. Tout ce qu'il lui dit doit être
acquiescé par
un oui et un amen. Alors que la loi interdit la bigamie, il arrive
qu'un homme s'engage dans un autre lien de mariage sans craindre
d'être inquiété. Et dans certains cas, le jour ou
il va verser la dot
dans la famille de la deuxième femme, il se fait accompagner par
sa
femme légitime. Et souvent c'est cette dernière qui
amène la nouvelle
mariée à la maison. Dans notre droit, l'action en
adultère ne peut
être initiée que par le conjoint victime. Or la conjointe
victime a
peur de l'initier. Mon père était bigame. Après 18
ans de vie
conjugale avec ma mère, un matin il lui annonça sa
décision de
prendre une deuxième femme. Ma mère n'était pas
contente. Mais elle
n'y pouvait rien car elle ne donnait naissance qu'à des filles,
chose
qui n'arrangeait pas mon père. Ce dernier lui demanda ce qu'il
fallait acheter pour constituer la dot qu'il donnerait à la
famille
de sa rivale, une fille de 16 ans plus jeune qu'elle. Elle assista
mon père dans toutes les courses et c'est elle qui se chargea
d'aller
accueillir et conduire à la maison sa rivale. Mon père
pressentait au
fond de lui-même que son nouveau mariage ne devait pas du tout
arranger ma mère. Conformément aux habitudes, il lui paya
un pagne
pour la consoler. Ainsi il devient le mari de deux femmes et la vie
continua…
Est-ce que ma mère savait qu'il lui était possible
d'aller devant la
justice contre mon père pour adultère ? Et quand bien
même elle
l'aurait fait, son action aurait-elle eu la chance d'aboutir ? La
question vaut la peine d'être posée car la bigamie ou la
polygamie
est tout ce qu'il y a de plus normal dans la tête de beaucoup
d'hommes, du ministre jusqu'à la sentinelle en passant par le
magistrat. Un musicien congolais célèbre l'a même
dit dans l'un de
ses tubes à succès, " Muzi ", où il chantait : "
Muzi, je t'aime
comme je l'aime (…) qu'est-ce qui pourra t'étonner, je ne suis
pas le
premier à prendre deux femmes. Pose la question à ton
père, il me
donnera raison… "
Concernant l'infidélité, la jurisprudence congolaise veut
que
l'adultère du mari ne puisse être réprimé
que s'il revêt un caractère
injurieux pour sa femme. Par caractère injurieux, il faut
entendre le
fait pour la femme de surprendre son mari avec une éventuelle
rivale
dans le lit conjugal. Alors qu'il suffit d'un simple soupçon
d'infidélité porté sur sa femme pour que l'homme
se réveille le matin
et lui demande de faire sa valise ! Et beaucoup de femmes trouvent
cela normal. " Si mon mari ne veut plus de moi, disent-elles, je
rentrerai chez mes parents ".
Les violences faites à la femme, violences morale ou physique,
sont
courantes. Dans certaines contrées de la RDC, le mari appelle
rarement sa femme par son nom. Il peut tantôt l'appeler " toi,
chienne ", " canard " ou " putain "… sans que celle-ci manifeste un
mécontentement. Et ce n'est pas dans l'intimité qu'il
agit ainsi. Il
peut même l'insulter dans un endroit public au vrai sens du
terme, il
le fait même devant ses beaux-parents qui se résignent au
silence et
qui peuvent condamner leur enfant à tort ou à raison.
Un jour, j'étais invitée dans une famille à
Mbuji-Mayi, ville
diamantifère du centre de la RDC. On était à table
quand le mari
constata qu'il y manquait de l'eau. Furieux, il interpella sa femme
sur un ton, je m'excuse, qu'il m'est difficile de décrire : " Et
toi,
imbécile, nous allons te boire, toi ? Tu es bête comme ta
mère ".
Sans protester, la femme qui d'ailleurs ne mangeait pas avec nous,
servit de l'eau. Le mari la gratifia d'une insulte qui indisposa
même
le diable en personne. L'éducation que cette femme a
reçue l'oblige à
subir toutes sortes d'affronts, d'accepter d'être conduite comme
l'agneau à l'autel du supplice. Elle ignore qu'elle a des
droits,
elle ignore que sa dignité doit être respectée par
son mari et par la
société. Tout propos discourtois qu'elle tient à
son mari peut
conduire au divorce ou l'obliger à lui donner, comme amande,
tantôt
une chèvre, tantôt une poule. Quoi de plus normal, dans
l'univers des
poissons, les plus grands dévorent les plus petits…
" Mon peuple meurt par manque de connaissance ". L'ignorance est pour
beaucoup de cas à la base de la misère des femmes.
L'ignorance avant
tout de leurs droits. Il existe certes beaucoup d'associations qui
militent pour les droits de la femme en RDC. Si elles ne sont pas des
associations de salon, donc sans influence sérieuse sur le
devenir
des femmes, elles sont des associations qui servent de marchepieds
aux politiciens en mal de positionnement. La femme congolaise souffre
par ignorance car, malgré quelques dispositions légales
à déplorer,
d'autres sont bonnes. Mais il faut mettre en œuvre des moyens
efficaces de sensibilisation, d'éducation. Les
conférences, les
campagnes seules ne suffisent pas. Il faudrait, par exemple, une
radio spécialisée qui ne traiterait que des sujets ayant
trait à la
femme. Il faudrait une radio des femmes, animée par les femmes
et
pour les femmes. Et les choses changeront…. Au sein de la LDBG (Ligue
pour la Démocratie et la Bonne Gouvernance), nous avons
pensé créer
un bureau spécialisé " FEMMES EN DETRESSE " dont la
mission serait de
secourir les femmes, au besoin de les assister moralement,
judiciairement ou administrativement. Ce bureau serait composé
de
juristes, psychologues, sociologues et autres médecins.
Ce projet, qui risque de faire dévier notre ONG de ses objectifs
initiaux, est encore à l'étude. Femmes
enchaînées, femmes torturées,
femmes cachottières, femmes exploitées. Leur sort est
trois fois plus
lamentable dans les milieux ruraux où elles subissent le mariage
forcé, malgré que l'une des conditions de validité
du mariage soit le
consentement libre et volontaire, où on en fait des
deuxièmes femmes,
alors que la loi consacre la monogamie. Ou, encore mineures, on
pousse ces filles dans le mariage sous couverture de la loi qui
dispose que le mineur est émancipé de plein droit par le
mariage. Où
ces femmes enchaînées trouveront-elles une oreille
attentive à leurs
supplices, une oreille toute disposée, nuits et jours, à
écouter leur
calvaire et qui les fera sortir de l'ignorance pour qu'elles puissent
regarder la vérité en face, l'affronter et la surmonter
? Où ces
femmes enchaînées trouveront-elles quelqu'un qui plaidera
leur cause,
à qui elles mettront dans la bouche leurs propres paroles afin
que
l'on puisse parler à leur place ? Et qui leur apprendra à
parler un
jour elles-mêmes pour défendre leur cause ?
Christine
tinakamba@y...
Christine KAMBA MUKUNDI,
vit à Lubumbashi en République Démocratique du
Congo. Elle est
juriste, actuellement coordonnatrice principale de la RTLib, (Radio-
Télé Liberté associative de la Ligue pour la
Démocratie et la Bonne
Gouvernance en RDC), vice-présidente chargée de
l'éducation de la
femme au sein de la même association et qui milite pour la
démocratie
et la parité dans son pays.
La Femme en
Rép. Démocratique du Congo [10-1999]
Un tyran chasse l'autre !
Que
dire de cette pseudo-république, pseudo-démocratie, de ce
pseudo-Congo (ex Zaïre), si ce n'est de dresser un inventaire
accablant
des atteintes permanentes aux droits humains…
Evidemment, et
cela
ne sera jamais trop répété, le respect des droits
des
femmes, c'est le respect des droits humains. Depuis son arrivée
au
pouvoir, en remplacement du Président Mobutu,
Laurent-Désiré
Kabila a interdit à toute organisation humanitaire et même
aux
rapporteurs des Nations Unies de faire leurs enquêtes sur les
différents
massacres perpétrés sur le territoire de la R.D. du
Congo.
Les conflits armés font des victimes à tous les coins de
rues
: des militaires, mais aussi des civils, des femmes et des enfants.
Lorsque
les femmes sont arrêtées, parce qu'elles se promenaient
dans
la rue en mini-jupe ou en pantalon, elles sont battues puis mises en
détention,
violées sur le champ, torturées. La pratique du viol par
des
membres des services de police et de sécurité est
courante,
aussi bien dans l'enceinte de la prison qu'à l'extérieur.
Il
n'existe aucune loi qui protège les femmes des agressions ou des
diverses
violence dont elles sont les victimes. Il n'existe aucun refuge pour
femmes
maltraitées. Ainsi, un groupe de femmes, qui militaient pour
l'évolution
de leurs droits, a été arrêté et a subi les
pires
violences dans des centres de détention non officiels.
La
discrimination
à leur égard s'exerce à tous les niveaux de la
société. A commencer par l'éducation qui
leur est beaucoup
plus difficile d'accès que pour les garçons. Une fois
mariées sous la tradition polygame, elles sont la
propriété
de leur époux. Ce dernier peut en disposer comme bon lui semble
pouvant
exercer son pouvoir jusqu'à la violence, le viol conjugal, sans
qu'aucune
loi ne puisse réellement le poursuivre pour ses agissements.
Ainsi,
les actes de violence sont rarement rapportés par la presse
(uniquement
si le viol s'est soldé par un meurtre !) et ne sont
pratiquement
jamais présentés devant un tribunal.
La femme occupe
irrémédiablement un second rôle dans la
société
de la République Démocratique du Congo. En fait, le sort
des
femmes congolaises ne constitue pas du tout une préoccupation
pour
le gouvernement. Prises entre le feu des luttes sans merci pour le
pouvoir, les femmes de la République Démocratique du
Congo sont abandonnées à la folie meurtrière des
différentes armées. Dans cette ambiance de terreur
génocidaire, le cas des femmes congolaises peut apparaître
comme un détail face au désastre humanitaire qui se
déroule en ce moment même dans ce pays...
Mais pour nous,
cela ne le sera jamais ! Car le respect des enfants de cette
contrée
(comme de ceux de tous les autres pays en conflits armés) passe
aussi
par le respect inconditionnel de celles qui leur donnent naissance !
Thierry
Source : rapport ONU 97 et 98 et US Human rights
http://www.fraternet.com/femmes/art30.htm
LE POTENTIEL
Edition n°3096 du lundi 12 avril 2004
Quand la violence engendre la vie
Gertrude* a 34 ans. Plutôt
petite de taille, elle est mince et blême de teint. Ses mains,
presque blanches, révèlent la malnutrition dont elle
souffre et comme elle vient d’accoucher, elle a encore les traits
tirés. On est à l’hôpital de Walungu. Dans la salle
de maternité, la nouvelle mère sourit en direction de
l’enfant qu’elle vient de mettre au monde et ne cache pas l’affection
qu’elle éprouve déjà pour lui. Pourtant les
circonstances qui ont entouré la conception du nouveau-né
sont loin d’être les plus gaies.
Gertrude et
Philomène, maigre échantillon d’un
phénomène qui fait rage
Gertrude n’a jamais désiré cet enfant. D’ailleurs, elle
ignore tout de celui qui, par les liens du sang, en est le père.
Elle se rappelle uniquement qu’il est militaire, qu’il lui avait
attaché les mains et les pieds 9 mois plus tôt, avant de
la forcer à avoir des rapports sexuels avec lui sous la menace
d’une arme blanche. Cette nuit-là, comme à son habitude,
elle avait dormi dans les bananeraies de Nuhago, à Nindja, pour
éviter d’être maltraitée ou violée par
d’éventuels assaillants qui viendraient piller sa maison.
Seulement voilà, les militaires tant redoutés avaient
finalement pris la route des champs, pour s’acharner contre des paysans
démunis et totalement désarmés. Elle avait
essayé de se battre, mais en vain. Plutôt se contenter
d’un seul, avait-elle finalement pensé, au lieu de rameuter tous
les autres militaires occupés à violer les autres femmes
autour d’elle. Tandis qu’elle parle, Gertrude sourit et ne semble pas
trop affectée. On dirait qu’elle raconte l’histoire d’une autre
personne. L’infirmière explique que depuis « le choc
», Gertrude souffre indistinctement de « psychose»,
de « vertiges » et de « longs moments d’absence
».
L’histoire de Philomène* est nettement différente.
Enceinte de 7 mois, elle est elle-même âgée de 18
ans. Si elle se retrouve aujourd’hui à l’hôpital de
Walungu, c’est parce qu’elle a eu la chance de s’échapper du
camp où elle était détenue en tant qu’ «
esclave sexuelle ». Son histoire commence le 1er juin 2003,
à 9 heures du matin. Alors qu’elle se rend à
l’église avec ses deux amies, elles sont interceptées par
plusieurs hommes « parlant le kinyarwanda » qui, par la
force des armes, les emmènent au milieu de la forêt, dans
un camp militaire qui accueille également quelque 20 femmes. En
deux temps, trois mouvements, les militaires s’attribuent chacun celle
qui sera leur femme. « A partir de ce jour, raconte
Philomène, nous devions tout faire pour eux. Leur laver les
habits, leur préparer à manger et puis surtout,
satisfaire leurs besoins sexuels ». Elle se crispe un peu et
ajoute en avalant sa salive : « Ces hommes sont fous, ils font
les rapports comme des bêtes ».
Comme si cela ne suffisait pas, il fallait aussi subir les caprices du
mari. Philomène garde un souvenir amer des 5 mois passés
en compagnie d’un époux imposé qui la viole plusieurs
fois par jour et la bat lorsqu’elle ose être courtisée par
un autre homme du camp. Rien ne réussit à adoucir la
douleur qui ronge son âme et son corps, ni les vêtements
rapportés par son « mari » quelques fois
après les pillages, ni les conditions alimentaires relativement
bonnes. « Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de vivre
comme une bête traquée et terrorisée à
l’idée de la prochaine violence, raconte-t-elle. Quand mon mari
n’était pas là, un garde du corps devait rester
auprès de moi pour surveiller mes mouvements ».
Le 25 octobre 2003, des militaires du groupe opposé attaquent le
camp dans lequel vit Philomène. C’était le soir et les
« maris » étaient absents, probablement
occupés à piller quelque village. Dans la
débandade générale, Philomène s’enfuit vers
Izege, son village d’origine situé dans le territoire de
Walungu. Mais son retour après cinq mois de captivité est
loin de prendre des allures de fête. Désormais, tout le
monde la montre du doigt et elle raconte, non sans amertume, que depuis
son hospitalisation il y a trois semaines, en raison de sa grossesse
difficile, personne n’est venu la voir.
Gertrude
et Philomène ne représentent qu’un maigre
échantillon d’un phénomène qui fait rage à
Walungu : pour la seule période de mars à octobre 2003,
deux Ong locales soutenues par l’International Rescue Committee ont
accueilli 1227 victimes de viol dans le territoire de Walungu. Plus
effrayant encore, selon le rapport établi par la Coalition
Contre les Violences Sexuelles en Rdc (Ccvs) pour l’année 2003, il
est fréquent que toutes les femmes d’un village soient
sauvagement violées, avant ou après l’attaque d’un groupe
militaire donné. Par exemple, lors de l’attaque de leur village
de Kabona à Nindja en août 2003, toutes les femmes
auraient été violées, chacune par deux hommes.
Combien de crimes, d’horreurs et d’actes
odieux encore
Budodo, un autre village de Walungu, aurait également connu le
viol systématique de ses femmes en juin 2003, lors
d’affrontements entre groupes armés. Toujours selon la
même enquête et toujours dans le territoire de Walungu, les
femmes seraient agressées en pleine journée à
Nindja, pendant qu’elles sont dans leurs champs. En somme, il
semblerait qu’à Walungu, les viols soient la règle
plutôt que l’exception. Rien ne semble en atténuer les
risques, ni l’âge, ni l’appartenance ethnique : les filles de
quatre ans ou les vieilles femmes de 80 ans, qu’elles soient Bembe,
Bashi, Balega, Havu ou autres, aucune n’est épargnée. A
Walungu et par extension dans d’autres régions rurales du
Sud-Kivu ou du Congo en général, les femmes en arrivent
à souhaiter que les choses se passent au moins de la «
meilleure » manière, lorsque viendrait leur tour.
Il y a quelques semaines encore, un enfant de 23 mois est arrivé
à Bukavu en provenance de Kisangani, après avoir subi
toutes sortes de sévices sexuels. Pour une fois, un coupable a
été désigné et condamné à
quatre ans de prison. Mais cette sentence est-elle suffisante face
à un crime qui ne dit pas son nom ? Et combien de crimes,
combien d’horreurs, combien d’actes odieux faudra-t-il encore
tolérer avant que la justice ne suive son cours et que les
Congolaises ne retrouvent la dignité et la
sécurité qui leur font si cruellement défaut ?
Joëlle Sabella/Monuc
* Nom fictif pour préserver l’anonymat de la victime.
* Les intertitres sont de la Rédaction
Les Chiffres
Clés (R.D. du Congo) : [10-1999]
- L'espérance
de vie des femmes de la République Démocratique du Congo
avoisine
52 ans.
- 5 % des femmes sont
victimes
de mutilations génitales.
- 29 % d'hommes seulement
sont
illettrés contre 51 % de femmes.
- Selon la loi, 30 % des biens de
l'époux
vont à sa femme. En réalité, la femme perd la
totalité
de ces droits.
Sources : ONU 97 et US Human
rights
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